24.06.2008
Deuxième mardi
- Alors, que me dites-vous ?
Toute la semaine, il avait imaginé la question, et surtout la réponse qu’il y apporterait. Il y avait tant de choses à raconter, tant de souvenirs douloureux, tant de moments magiques aussi. Parfois, il s’étonnait lui-même de son propre pouvoir. Il avait essayé de chercher le fil conducteur de sa vie. Par où commencer : le séjour en Amérique, Marine, l’amie d’enfance d’Alexia, la naissance du petit Benjamin ?
Il fut lui-même surprit par sa réponse :
- Pendant un temps, Alexia m’a écrit. Elle devait avoir 17 ans, c’était l’année de sa terminale. Elle se sentait très seule, et incomprise. Elle noircissait les pages d’un cahier, de sa grande écriture si nette.
- Vous donnait-elle ces textes à lire ?
- Bien sûr que non. Je ne sais pas lire. Pourtant, je connaissais quand même leur contenu. Ce qu’elle me dit, ce qu’elle m’écrit, je le sais. Parce qu’elle le veut. Si elle avait décidé que j’étais capable de voler, j’aurais pris mon envol. Là, elle m’attribuait seulement une grande capacité d’écoute. Et de fait, je l’ai eue. Elle me parlait de ses amis, de leurs futiles querelles. De la famille de ses rêves.
- Comment était cette famille ?
- Très simple : un père, qui changeait en fonction de sa dernière vedette préférée, et elle. Pas de place pour une mère ou des frères et sœurs. C’était toujours des relations très fortes, dans des mises en scène alambiquées et tristes.
- Etiez-vous gêné qu’elle vous écrive ?
Pilou s’accorda le temps de la réflexion.
- Je ne crois pas. Certes, elle allait être bachelière, je n’étais pas sûr qu’il soit normal que je tienne encore une telle place dans sa vie. Mais, pour être honnête, tout ce qu’elle m’écrivait, elle ne le pleurait pas dans ma crinière la nuit suivante. Cela me soulageait. Les larmes sèchent très lentement dans mon pelage.
- Combien de temps cela a-t-il duré ?
- Quelques mois, avec parfois de longues périodes d’arrêt. Elle a repris son cahier une dernière fois pour me raconter la venue de l’écrivain Martin Gray dans son lycée. Je ne l’avais jamais vue aussi heureuse.
Pilou s’arrêta un instant, prit une profonde inspiration :
- Elle a découvert ce jour-là que le bonheur pouvait faire mal. Dans les jours qui ont suivi, elle répétait sans cesse que plus rien n’avait de goût après une joie si forte. Tout cela est très abstrait pour moi : je n’ai qu’une connaissance théorique du bonheur comme du malheur. Je n’ai jamais ressenti de tels sentiments. Mais l’idée que le bonheur fasse souffrir me semble ne rien présager de bon.
- Et bien restons-en là pour aujourd’hui, voulez-vous.
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18.06.2008
Premier mardi
Ce sont les épisodes de Marie-Christine dont je suis devenue lectrice assidue et impatiente qui m'ont donné envie de partager avec vous les aventures de mon âne. Certes, nous sommes mercredi, et cela s'appelle "1er mardi". Eh, c'est parce que toute cette histoire s'est déroulée un mardi, et que pour avoir eu le temps de la poster hier, j'aurais dû me passer de mon heure de Mario. A une semaine du gala, ce serait suicidaire, non ? (ce gala est déjà suicidaire, dans la mesure où je vais danser devant mes fils qui vont perdre tout Oedipe, mon mari qui va perdre toute libido et l'élu (politique !) de mon coeur... qui m'a déjà vue l'année dernière, heureusement)
Sans faire de mauvais jeu de mot, venir au rendez-vous n’avait pas été un jeu d’enfant. Lui qui, affalé sur son fauteuil depuis des années, passait complètement inaperçu, attirait aujourd’hui tous les regards. Les gens se retournaient même après son passage, pour se convaincre qu’ils n’avaient pas rêvé. Seuls les enfants ne semblaient pas surpris. Il était entré dans le bâtiment sans peine : la porte était entrouverte. Mais il avait dû attendre de longues minutes devant l’ascenseur avant qu’une dame vêtue d’un manteau brun arrive et appuie sur le bouton qu’il ne pouvait pas atteindre. Dans la salle d’attente enfin, il s’était abandonné sur une chaise, se fondant de nouveau dans le décor. Il s’était presque assoupi – il ne pouvait pas, comme les autres, feuilleter un magazine -, quand une voix cristalline demanda : - Monsieur Pilou ? La formule lui arracha un sourire imperceptible. C’était bien la première fois qu’on lui donnait du Monsieur. Il redressa la tête. La femme qui l’avait appelé le fixait d’un sourire bienveillant : - On y va ? Il n’y avait aucune surprise dans sa voix, et en toute honnêteté, il en fut presque déçu. Il s’était persuadé qu’il allait créer l’événement. Mais après tout, il n’était pas venu pour cela. Trouver une position adaptée dans le fauteuil de simili cuir bleu du cabinet ne fut pas une mince affaire. Il lui fallait aujourd’hui se tenir bien droit. En appui sur l’accoudoir, il osa enfin la regarder. Il était prêt. - Bonjour, lui dit la psychologue. Alors dites-moi, qu’est-ce qui vous amène ? - Bonjour, bredouilla-t-il. Vous n’êtes pas surprise ? - Un peu bien sûr, lui répondit-elle. C’est la première fois que je reçois un âne en peluche dans mon cabinet. Je ne savais d’ailleurs pas que les peluches pouvaient se déplacer et parler. Ou peut-être l’avais-je oublié. Peu importe ! Je suis ravie de vous recevoir et de vous écouter. Alors, dites- moi donc… - Bien voilà… Il hésite un peu : C’est que j’ai peu l’habitude de parler. En général, j’écoute. - Voulez-vous commencer par le début ? - Alexia et moi nous sommes rencontrés un 24 décembre, dans un magasin. Il portait un joli nom : La Boîte à Joujoux. C’est ce jour-là en tout cas qu’elle m’a pris dans ses bras pour la première fois. Auparavant, elle s’était à plusieurs occasions arrêtée devant la vitrine pour me regarder. - Vous l’aviez remarquée ? - Ce n’est pas difficile ! Je n’intéressais pas grand monde. Regardez-moi. Bien sûr, je suis vieux usé, mais je n’ai jamais été beau. La psychologue prit le temps, ou s’accorda le droit, de l’examiner plus en détail. Il était tout déformé : le cou vide, l’arrière trop arrondi, les pattes molles. Son pelage était râpé uniformément. Pas un recoin ne semblait avoir été épargné. Son large museau, le gris incertain de sa fourrure laissaient imaginer en effet que même neuf, il ne devait pas être « craquant ». - Un animal comme moi n’a jamais la première page des catalogues de Noël. Tout le monde ne s’attarde pas sur ma bouille. Elle si. Ce jour-là, sa mère a désespérément essayé de l’orienter vers les jeux vidéo. Vous savez, elle allait avoir 13 ans, et elle avait déjà une collection impressionnante de peluches. Je crois aussi honnêtement me souvenir que sa mère ne me trouvait pas beau. Elle me voyait comme j’étais, elle ! Il esquissa un sourire : - Alexia n’a rien voulu entendre. C’est moi qu’elle voulait. Sa mère lui a dit qu’il faudrait qu’elle demande à son parrain de payer la moitié. Je frisais quand même les 400 francs à l’époque. Mais finalement, le soir même, elle lui a écrit un petit mot. N’ayant pu choisir entre les pattes avant et les pattes arrière, elle lui offrait l’animal en entier. - Vous souvenez-vous de cette première soirée ? - Bien sûr. J’ai passé le repas sur ses genoux. Elle était impatiente d’aller se coucher, je crois que l’atmosphère lui pesait : trop de champagne, et de paroles déplacées. - Vous étiez heureux, vous, de vous trouver là ? - Vous savez, je suis un animal en peluche ! Je ne suis ni content, ni triste. Certains de mes congénères ont été affligés d’un sourire idiot, ce n’est heureusement pas mon cas. Ce soir-là, mon histoire commençait, c’est tout. J’étais entré dans une vie. - Comment s’est passée cette première nuit ? - Elle a essuyé quelques larmes dans ma crinière, et s’est endormie. Sa chambre était pleine d’animaux et de poupées. Cela m’a étonné. Ce n’était plus vraiment une enfant, presque une adolescence. C’est peut-être ça le drame de ma vie. La psychologue se redressa dans son fauteuil : - Qu’entendez-vous par là ? - Une peluche d’enfant a une fonction assez simple à remplir. Il prit une inspiration : - Attention, je n’ai pas dit facile, j’ai dit simple. Vous accompagnez votre propriétaire, vous le suivez dans ses histoires. Un jour, vous incarnez un héros, le lendemain un méchant. Vous vous usez dans les paniers de doudous de l’école, lors des grandes vacances, des bains accidentels. Et surtout, on finit par vous abandonner, doucement. Les parents vous ressortent le jour des 20 ans de leur rejeton, et encore. Alexia n’a jamais joué avec moi. Elle m’a cajolé bien sûr, et beaucoup parlé. Elle me parle encore, et me câline toujours. Et moi, je n’en peux plus. C’est pour cela que je suis venu. Je veux que tout cela cesse. - Et bien, restons là dessus aujourd’hui. Il rentra, rapidement, se repassant l’entretien dans la tête. Tout cela avait-il bien eu lieu ? Il retrouva son fauteuil qu’il partageait depuis deux ans maintenant avec un beau baigneur en silicone, reproduction réussie des poupons d’antan. Son voisin ne lui posa aucune question. Il ne parlait pas. Alexia l’avait eu pour ses 31 ans, c’était beaucoup trop tard pour cela. Ce n’était qu’un objet. Parfois, Capucine, la fille d’Alexia, le prenait, le déshabillait, le trimballait. Mais Alexia le ramenait toujours rapidement. Trop vite pour qu’il ait le temps de prendre vie. Malgré l’excitation procurée par cette sortie, Pilou s’assoupit rapidement. Tout cela l’avait fatigué.
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